Interview PABLO THIAM SECRETAIRE GENERAL ADETEELS
NOUS NOUS SOMMES BATTUS.
Présentez vous à nos lecteurs
Je m’appelle Alassane Pablo Fall, je suis le Secrétaire Général de l’Association de Défense des usagers de l’Eau, de l’Electricité, des Télécommunications et des Services qu’on appelle ADETEELS.
Quelle a été la motivation pour créer cette association ?
C’est une association qui a été créée en 1990 par de bonnes volontés qui en avaient ras- le- bol des problèmes que posaient en son temps ce qu’on appelait communément «les 3 S » qui étaient la Sonatel, la Sones et la Sénélec. C’est ce qui fait qu’au moment de la mise en place de la structure en réalité on s’appelait Association de Défense des Abonnés à l’eau, à l’électricité et au téléphone. Mais avec la pratique du terrain et notre expérience, nous avons lors de notre Assemblée Générale de 1995 décidé d’introduire la notion de télécommunications en lieu et place de téléphone, celle d’usagers en lieu et place d’abonnés et adjoindre un autre secteur qu’on appelait les services ce qui a amené l’appellation ADETEELS.
Quelles sont les raisons fondamentales qui vous ont poussé à modifier vos statuts ?
Il faut comprendre aussi qu’à l’époque il y avait la réforme des services d’infrastructures que sont l’eau, l’assainissement, les transports, les télécommunications, l’électricité entres autres.
Donc nous nous sommes dits pour coller à l’actualité , nous impliquer, il était nécessaire que nous revoyions notre mission parce que quand on dit réforme du cadre institutionnel, du fonctionnement, des structures et peut être même réforme de l’environnement etc.,il fallait prendre en charge toute cette problématique .
C’est ainsi que nous nous sommes rendus compte en 1995 que la réforme de l’eau a créée un immense problème avec la privatisation des bornes fontaines, finalement l’accès à l’eau potable était devenu très difficile : c’est ce qui nous a amené en son temps à initier avec l’Organisation International des Consommateurs le projet « Accès à l’eau et l’assainissement dans les quartiers de Diamaguène, Malika et Médina Gounass ».
Grâce à ce projet peut-on dire cela a permis aujourd’hui de guider le Programme Eau Potable et Assainissement du Millénaire(PEPAM) ou bien avant le Programme à Long Terme Eau(PLT) et le Programme Secteur Eau (PSE). Il est entendu qu’au niveau de l’ADETEELS nous ne nous substituons pas aux agences d’exécution mais nos projets ont tendance à servir de ce qu’on appelle communément des « projets pilotes » : c’est plutôt la pédagogie par l’exemple.
C’est pourquoi ces bornes fontaines ont permis aujourd’hui à l’Etat et à la Sones dans ces programmes PSE, PLT, PEPAM de faire des milliers de bornes fontaines et pour rappel nous avons fait des puisards dans les domiciles.
Alors chemin faisant donc après la réforme de l’eau, il y a eu celle des télécommunications avec la privatisation de la Sonatel et à la rencontre de Saly nous avons été sauf erreur de ma part ceux qui avaient proposé l’actionnariat populaire que nous voyons aujourd’hui avec la Sonatel parce que nous nous sommes dits que les télécommunications étaient un patrimoine qui participe à la souveraineté nationale et par conséquent les sénégalais devraient être actionnaires là-dedans , nous continuons ce combat pour qu’il en soit ainsi avec les autres structures.
Quelles stratégies avez-vous déployé pour faire face à ces « 3 S » ?
En matière de télécommunications la Sonatel qui est l’opérateur historique en a gardé le monopole de fait et il était très difficile aux usagers à l’époque de faire aboutir leurs réclamations.
Vous savez, devant des sociétés très puissantes qui à la limite ne voyaient que leurs intérêts, nous nous sommes battus avec les autres associations de consommateurs et tout le monde d’ailleurs pour que des agences de régulation voient le jour dans ce pays. Pour faire dans le lobbying, nous avons convaincu l’OIC (Organisation Internationale des Consommateurs) basée à Londres, pour qu’ils tiennent leur comité exécutif à Dakar pour influer dans la création de ces agences de régulation.
Qu’en est-il aujourd’hui de ces agences ?
La première agence qui a été créée c’est le Conseil national de la consommation (Cnc) puis il y a eu la Commission nationale de la régulation (Cnr) ensuite d’autres sont venues. Mais c’est que nous avons constatés au niveau de l’ADETEELS c’est que les six organismes que sont : le Cnc, Cnr, la sones, la commission nationale de régulation du secteur de l’électricité (Cnrse), l’Agence de régulation des marchés (Arm), l’Agence de régulation des télécommunications et des postes (Artp) ont tous des défauts.
Pour illustration,le Cnc ne s’occupe que de discussions sur le prix du pain ; l’Arm passe son temps à nous annoncer la tendance des prix de l’oignon et de la pomme de terre ; la Cnrse dans son organisation n’est qu’une division du ministère de l’Energie, la Commission nationale de la concurrence je me demande même si vous la connaissez tellement elle souffre d’ une vraie léthargie ; de temps en temps elle sort de sa torpeur en organisant un petit séminaire ou une activité de visibilité puis elle se recouche ; la sones s’occupe plus d’infrastructures en tant que société de patrimoine que de régulation du secteur de l’eau, donc elle est obligé de chercher de l’argent pour rembourser au détriment de sa fonction de régulateur du secteur de l’eau et nous nous battons toujours pour la séparation de la société de patrimoine de la fonction de régulation ; l’Artp, vous la fréquentez comme nous souffre de l’instabilité directionnelle. Aujourd’hui cette agence est à son troisième directeur général.
Donc toutes ces agences n’ont pas une indépendance et une autonomie fortes pour faire face aux pouvoirs politiques de sorte que l’efficacité des missions de régulation qui leurs sont dévolues restent souvent tributaires de ces pouvoirs.
Y’a-t-il des sources de financement pour les associations des consommateurs ?
Bien sûr ! Le premier financement institutionnel devrait venir de l’Etat mais rien de tout cela.
Nous n’avons jamais cessé de fustiger le manque d’appui des pouvoirs publics d’autant qu’ils financent les syndicats de travailleurs, les organes de presse alors que nous autres chaque jour que Dieu fait faisons des actions de citoyenneté.
Je sais qu’au niveau de l’Adeteels nous n’avons pas été d’avis à l’époque avec les pouvoirs publics qui conditionnaient ce financement des associations de consommateurs à la délivrance d’un agrément par le ministère de tutelle qui est le commerce.
Nous n’avons pas trouvé de cohérence à cette démarche d’autant que ces associations mènent leurs activités sur la base d’un récépissé délivré par le ministère de l’intérieur qui est sensé connaître notre mission et ces deux ministères sont dans le même gouvernement.
Il y a l’accord de partenariat que nous avions signé avec l’ARTP en février 2006 mais qui jusqu’au moment où je vous parle on n’a jamais reçu quoi que soit sauf un ordinateur et une imprimante dont nous ne savons pour quel plan action nous devons l’imputer ? Notre plan d’action 2006 n’a pas été financé, ni celui de 2007 :la raison est que nous avons refusé les procédures et les conditionnalités de l’ARTP quant au décaissement des fonds.
Au niveau de l’ADETEELS nous avons jugé ces procédures assez contraignantes parce que pour le cas de l’ordinateur nous ne pouvions le prendre en compte que dans notre comptabilité matière en lieu et place de la comptabilité générale pour la bonne et simple raison que nous ne connaissons pas le prix. D’autre part la force d’une association de consommateurs c’est le lobbying et le plaidoyer sous forme de sensibilisations à l’endroit des populations or je ne connais au Sénégal un groupement d’intérêt économique ou une structure capables de vous établir des factures proformas pour animer des causeries ou des débats pour autrui afin de se conformer aux exigences de l’Artp, autant pour des transporteurs de bâches ou pour l’animation des batteurs de tam-tams; deuxièmement nous avions des activités appui institutionnel par exemple pour honorer une cotisation à l’OIC, nous ne sommes tombés d’accord ; administration ce qu’on appelle la gestion d’un projet, encore moins.
Le mode opératoire à l’ADETEELS est chaque fois que nous devons faire une requête à un bailleurs, nous montons un comité de pilotage et celui-ci gère toutes les activités dans un plan d’actions. Le bailleur est impliqué en amont comme en aval des activités et il lui est loisible d’auditer à tout moment la gestion des fonds et des actions par un suivi évaluation.
Statutairement les associations peuvent se procurer des ressources par la cotisation des membres, moi par contre je ne parles jamais à l’ADETEELS, ni écrire dans un document le terme de membres mais plutôt d’adhésion membres parce que ceux qui adhérent c’est des sénégalais qui le font souvent quand ils ont un problème de facture ou autre réclamation à vous soumettre, ils viennent payer c’est la cotisation pour leur adhésion après vous ne les reverrai peut être plus si leur problème est résolu, ils ne cotisent pas annuellement nous avons les mêmes problèmes. Le manque de moyens touche toutes les associations de consommateurs, la preuve que celles qui se sont engagées dans des charges locatives ont toutes fermées.
Souvent des activités sont aussi initiées pour permettre aux populations d’avoir des revenus ; par rapport à une sensibilisation ou à une éducation de consommateurs ,nous essayons d’en faire des consommateurs avertis mais critiques voilà en gros comment nous travaillons.
Parlez nous des traitements des réclamations au niveau de l’ADETEELS ?
Les derniers statistiques que nous avons remontent à 2006 parce qu’en 2007, le toit de notre local menaçait ruine et notre permanent pour des raisons de sécurité ne pouvait rester plus de deux heures de temps au bureau pour recueillir les réclamations des usagers et cela nous a causé un peu de problèmes. Les statistiques de 2006 révèlent donc qu’en moyenne nous traitons dix dossiers par mois en eau et électricité.
Avez-vous de bons rapports avec la Sde, la Sonatel,la Sénélec etc. pour faciliter les traitements des réclamations ? Et quelle est la différence entre une association de consommateur qui prend une doléance et quelqu’un aille faire sa réclamation individuellement ?
Pour les réclamations en eau par rapport aux griefs portés contre la SDE, la première des choses que nous faisons c’est d’essayer d’auditer la réclamation de l’usager et c’est un reflex que nous avons pour éviter les cas farfelus. Parce que souvent si vous ne faites pas attention avec les réclamations, vous allez être ridicules devant la SDE, la consommation au Sénégal n’est pas bien maitrisée par les usagers. Il est souvent est souvent des consommateurs qui ruent dans les brancards chaque fois que leurs factures augmentent alors qu’ils auraient pour le cas de l’eau vérifier d’éventuelles fuites dans leurs installations intérieures ou si cela est dû à une utilisation pour faire une construction de bâtiment.
Même chose pour la Sénélec, il y’a des tricheurs et il faudra faire très attention en posant les réclamations avec les fournisseurs de services
Une fois qu’on vérifie chez l’usager du biens- fondé des choses, on se déplace au niveau de l’agence la plus proche pour traiter la doléance. Généralement nous avons gain de cause car les agents qui traitent les dossiers sont convaincus que si nous présentons des cas l’approche a été bien ficelée. Et si c’est un cas plus compliqué nous remontons le dossier au niveau de la Direction Générale et cette dernière nous répondait pour dire là où le dossier est imputé pour nous permettre de faire le suivi. Mais la plupart de ces réclamations se traitent au niveau agences.
Sur quels chantiers l’ADETEELS est entrain de se battre pour une meilleure protection des usagers ?
Nous avons saisi la SDE pour dire qu’on ne peut pas être juge et partie dans les litiges qui les opposent à leurs clients à propos des compteurs défectueux de sorte que son laboratoire ne peut être utilisé pour des tests, seul le régulateur qui est la sones peut trancher un conflit qui existerait entre la SDE et un client. La SDE a donné raison. On a adressé une correspondance au ministre de tutelle qui ordonna à la Sones d’étudier ce problème et jusqu’à présent c’est le statu quo. C’est aussi valable pour la Sénélec, nous avons saisi la commission de régulation pour que ce laboratoire leur soit confié. Parce qu’il faudrait qu’il y ait un arbitre car c’est lui qui doit garder tout ça et d’en décider si le compteur est bon ou pas.
En matière de télécommunications, nous avons écrit une lettre à l’Artp quand nous avons su que la troisième licence a été attribuée à Sudatel pour poser l’éventualité du remboursement des cautions au cas où on voudrait changer son abonnement chez un opérateur pour aller chez un autre mais aussi les intérêts de ces cautions s’ils en existent.
Pour ce qui est de la portabilité des numéros, nous sommes à notre troisième lettre adressée à l’Artp pour qu’il règle ce problème parce que si tu quittes Orange vers Tigo ou de Tigo vers Orange on ne doit pas changer de numéro. Ils n’ont pas encore répondu et je souligne que le Maroc vient de le faire. Avant on l’a fait sur le fixe, quand tu quittes Médina vers Grand Médine et autres on garde le numéro d’appel que tout le monde te connaît.
Au niveau du téléphone mobile, il y a toujours des dysfonctionnements sérieux ; par exemple si on achète à orange une carte de 2500f en plus du crédit on a 5 sms, c’est donc un package (crédit+SMS).
Le hic est que quand on veut transférer du crédit à quelqu’un par seddo le coût du transfert est de 20f, la Sonatel vous débite sur votre crédit au lieu d’utiliser les bonus sms qui coûtent le prix.
Ces pratiques font que les analphabètes perdent énormément de sms : ce sont des questions que nous avons posé et jusqu’à présent nous n’avons pas eu de réponse au niveau de l’Artp.
Même la sanction que l’Artp a infligé à la Sonatel, nous c’est depuis 2005 qu’on avait signalé la mauvaise qualité du service après le Magal de Touba. C’est ainsi que nous avions saisi AFAQ qui leurs a mis aux normes ISO 9000, parce que de notre point de vue cette certification posait problème. Quand AFAQ est revenue au Sénégal pour revoir les choses, ils nous ont répondu pour dire que « oui mais en tout cas nous ce n’est pas le secteur que nous avons audité qui pose problème». C’est pourquoi vous ne voyez plus la Sonatel mettre à bout de champ certification ISO 9000.
En Afrique on devrait adopter une loi pour permettre aux associations de consommateurs d’ester en justice, qu’en est-il exactement de l’existence de cette loi ?
Malheureusement c’est la loi modèle qui avait été proposée pour l’Afrique. C’est un projet de code de consommation. Jusqu’à présent cette loi n’est pas encore adoptée. Mais à un certain moment il y avait Me Landing BADJI qui travaillait pour qu’il y ait une loi commune aux pays membres de l’Uemoa pour la protection des consommateurs.
Ce que nous réclamons aujourd’hui c’est le code de la consommation comme il existe le code de la construction, le code pénal, le code de l’environnement etc..
Au Sénégal les textes qui traitent de la consommation sont très épars ; ce qui nécessite l’élaboration d’un code pour régir le cadre institutionnel et juridique de sorte que personne ne pourra faire n’importe quoi en matière de prix et de qualité.
Il me semble que l’Etat manque de considération à l’égard des associations de consommateurs, quel est votre avis par rapport à ce constat ?
C’est vrai, nous avons une part de responsabilité pour ne pas avoir assez travaillé dans l’appropriation chez nos compatriotes des organisations sociales. Je l’ai dit tantôt les armes des associations c’est le lobbying et le plaidoyer, chez le syndicaliste c’est la grève, tout comme le journaliste qui peut utiliser sa plume pour faire du « jeebané » or toutes ces actions ont un coût, sans moyens on ne peut rien faire. Les membres qui cotisent une fois dans les associations ne reviennent pas systématiquement renouveler leur adhésion à expiration mais ramenons tout cela au contexte sénégalais ;il est rare de voir un consommateur acheter un produit et regarder la date de péremption par exemple ; l’autre phénomène est que le sénégalais aime se glorifier de titres ainsi si on est à la tête d’une organisation on perd automatiquement son prénom et son nom de famille pour se faire appeler «Président » ; Le jour où l’on voudra vous démettre de cette fonction ,on est prêt à organiser une fronde ou à mettre sur pied une organisation parallèle : c’est ça la réalité sociale. La pléthore d’associations, de syndicats et de partis politiques viennent particulièrement de ce phénomène et il devrait des tests de représentativité pour endiguer la propension à créer de nouvelles structures.
Propos recueillis par
Sadio SAMBOU